Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste
Voilà, je suis assis à la table des orateurs, il est dix heures du matin environ, je souffle d'aise en tapotant sur mon clavier de portable, à l'écran tournant le dos au public. Devant un aréopage choisi, j'ai fini ma comm... J'étais le premier de la journée, autour de mon power point bouclé dans le bus qui nous a amené à la Certosa di Galluzo. Un peu fatigué quand même: j'ai "conçu" ma communication cette nuit entre 23h et 2h du matin. Perplexe... je me demande si ce que j'ai dit valait le coup. Je suis perplexe. Je serai heureux d'arriver à la pause pour interroger mes sévères amis. Je suppose que je saurai alors.
Pour l'heure, 10h23, je suis toujours à la table des orateurs, avec l'autre conférencier (conférencière en fait) lisant consciencieusement ses feuilles bien imprimées dans l'air lourd d'une matinée florentine qui s'annonce chaude. Le président a l'air prostré,, les auditeurs aussi. Certains regardent dépités, les yeux mi-clos. D'aucuns tapotent les bras de leur siège, les yeux perdus dans la campagne toscane qui s'étend au-delà de la fenêtre ouverte. Il parait que derrière moi, il y a la maison de Boccace, qui se serait réfugié là-bas, pendant la grande peste. L'oratrice me cite pour me lancer de petites piques, mais c'est de bonne guerre: j'ai parlé avant, j'ai donc dit des choses qu'elle pensait pouvoir dire. Joies du colloque! Fin de sa
Toujours dans les tentatives de renouveau de style, je tente la « note en différé »: l'essentiel de cette note a été rédigé il y a un peu plus d'une semaine, l'ordinateur sur les genoux, dans ma chambre d'hôtel ou en plein milieu d'une communication un peu moins passionnante...Mais pas moyen de capter du wifi et pas le temps d'aller squatter un cybercafé florentin et de tout publier...
Florentin car... me revoilà à Florence pour un nouveau colloque sur les nouvelles technologies, un de plus, pour concrétiser l'essai de l'an passé... Mais comment? Pour l'instant, les collègues écrasés par la chaleur répètent tous inlassablement le couplet que je chantonnais dans le vide il y a quelques années, avec pour seul choeur mes petits potes de l'édition électronique naissante alors en France. Maintenant, tout le monde est convaincu et, voyons, mais bien sur, c'est devenu une évidence: XML, TEI, collaboratif: voilà les vrais mots de la vraie communion scientifique! Mais pour l'instant, ce sont des mots. Va-t-on vraiment créer un réseau, au-delà des déclarations d'intention et des proclamations de foi? Va-t-on mettre en commun nos savoirs, des compétences, des corpus, des moteurs de recherche? Un vrai suspense pour intellos. On va bien s'amuser... demain peut-être ?
Quant à moi, je ne sais pas ce que je vais raconter demain matin1. Comme souvent, je n'ai rien rédigé, j'ai juste rassemblé
Toujours l'envie d'écrire ici. Je ne sais pas si j'ai gardé le même style qu' « avant », au temps du glorieux Blitztoire (qui s'en souvient)... mais je suis toujours animé par la petite flamme d'alors. J'ai tout perdu avec l'écroulement des blogs et en particulier du mien -et j'ai surtout perdu mes lecteurs habituels, et tous les collègues qui venaient ici, rabattus par les « on-dit », ont déserté ces pages. En définitive, j'en suis heureux. C'est le moment de repartir à zéro. Si j'avais vraiment un peu de temps, je reconstruirais ce blog de a à z, je lui donnerais un nouveau nom. Mais Grégoire de Tours l'a déjà dit avant moi: on reconstruit bien mieux sur des ruines impies.
Je ne sais pas ce qui a tué le premier Médiévizmes, il faudra un colloque ou deux, une commission d'enquête parlementaire belge et une analyse chez un disciple de Lacan pour en savoir davantage. Principalement, c'est ce que j'appellerais l'auto-référencement. Médiévizmes est devenu la caricature de lui-même. Mes phrases n'étaient plus de moi mais de la communauté scientifique, trop pesées, trop soupesées, de plus en plus empesées. Il me semblait que je devais faire plus de Médiévizmes « professionnel », spécialisé, du « prêt à consommer », du « politiquement correct » pour mes collègues lecteurs. Je ne voyais plus qu'eux, je n'entendais plus que leurs commentaires
Trois mars 2009, il est presque seize heures, arc-bouté sur des dossiers et des dossiers, comme toujours, je jette un oeil nonchalant sur un message qui vient d'arriver dans ma boîte à courriels, venant de la liste de diffusion/discussion allemande Mediaevistik. « Kölner Stadtarchiv eingestürzt ». Le dépôt d'archives de la ville de Cologne, un des plus importants en Allemagne -déjà si éprouvée par les bombardements de la seconde guerre, de ce point de vue-, vient de s'écrouler sur lui-même, en trois minutes, comme dans un mauvais film catastrophe. Le temps pour le personnel de salle de faire évacuer tout le monde, lecteurs comme archivistes. Trois minutes plus tard, c'est trente kilomètres linéaires d'archives qui sont sous les gravats. 64 000 documents, donc une bonne partie de médiévaux, écrasés sous le béton.
Depuis trois mois, des volontaires se relaient pour extraire des décombres les restes martyrisés du passé de Cologne. L'ampleur des pertes m'indiffère un peu: la perte d'un seul document est pour moi insupportable. Mais le plus insupportable, c'est l'indifférence de bon nombre de mes collègues -et mêmes des archivistes: beaucoup ne savent même pas ce qui s'est passé et, de toute façon, s'en fichent. Comment voulez-vous, dans ce cas, que je prenne au sérieux ces mêmes chercheurs qui tentent de m'expliquer avec sévérité et assurance que ces chartes, ces cartulaires du Moyen Âge
Il y a quelques jours, j'ai eu le vrai plaisir d'être invité à faire une conférence dans une société locale. C'est le métier, j'aime bien ce genre de contact. Il y a cependant société locale et société locale! Celle-ci avait ses quartiers dans un vieil hôtel particulier aux odeurs de moisi et de bois vermoulu. Les membres participaient des mêmes odeurs de « château vieux ». Là, des titres nobiliaires en pagaille, jetés sur les vieux tapis et sur les parquets grinçants. L'assemblée de comtes, barons et autres particules se réjouissait de la prochaine excursion qui les mènera dans une visite de châteaux de copains à eux. Comme soufflait à son voisin un autre titré empapillonné: « on les connaît déjà, ces châteaux, mais c'est tellement plus amusant de les revoir comme ça »... Dans ce mausolée, une excitation bourdonnante: les parvenus qui ont réussi à s'introduire minaudent auprès des vieux messieurs aux quartiers bien pleins. Mais je suis bête et méchant: j'ai passé un excellent moment avec toute cette petite bande hors du temps, délicieusement anachronique. Ils connaissent en bon amateur le métier, les archives, l'histoire et pratiquent celle-ci ensemble avec gourmandise.