Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste
Une nouvelle revue d'Histoire vient de naître, à la croisée du « grand public » et du monde scientifique: Ecrire l'histoire, avec comme sous-titre: Histoire-Littérature-Esthétique. Qu'une nouvelle revue sorte dans un contexte troublé comme le nôtre est déjà remarquable en soi ; mais les caractéristiques natives de l'objet le rendent encore plus admirable: outre les qualités de mise en page (un beau format « carré », un beau papier, des illustrations -un peu faibles cependant-, une mise en texte originale), la revue se distingue par son objet: l'Histoire telle qu'on l'écrit. Dirigée par des littéraires, elle associe historiens et spécialiste de la littérature ou de l'image ; elle couvre toutes les périodes. L'histoire telle qu'on l'écrit: cela signifie l'historiographie, à toute époque -et on y lit déjà de belles contributions sur la naissance de l'Histoire comme science au XIXe s.
Le premier numéro démarre fort, avec comme thématique centrale les émotions telles que transmises dans le récit historique. Les émotions sont un objet d'interrogation sociale (voire sociologique) relativement neuf, largement dominant dans le discours contemporain, : il suffit de renvoyer à une de mes vieilles notes et à l'ouvrage de Christophe Prochasson pour s'en rendre compte, s'agissant des émotions qui déforment la vision de l'historien. Mais les émotions sont aussi un objet à étudier, un objet d'Histoire en soi. Les anthropologues s'en étaient déjà emparé ; les historiens tentent de les comprendre, de cerner leur rôle à toute époque comme moteur ou comme déclencheur, mais aussi leur historicisation, c'est-à-dire leur ancrage dans un contexte historique. C'est une thèse importante que quelques historiens commencent à soutenir avec efficacité: chaque époque, chaque espace géographique, chaque milieu social induit un registre d'émotions spécifique, plus ou moins comparable avec le nôtre, mais pas nécessairement -et, pour le Moyen Âge, on lira avec intérêt la recension d'Agnès Graceffa à propos de l'ouvrage de Barbara Rosenwein, Emotional Communities in the Early Middle Ages. Les émotions varient avec le temps, les lieux, les personnes: avec le contexte historique. Ici, les émotions sont traitées dans le cadre de l'historiographie: Saint-Simon usant des émotions dans ses écrits ; Daumier dans ses caricatures ; la mort de Charles le Téméraire ressentie dans les tableaux historiques pompiers du XIXe s. ; les émotions au centre du métier de l'historienne qu'est Arlette Farge...
C'est une belle initiative que cette nouvelle revue. Puisse-t-elle rapprocher le « grand public » des historiens du sérail autour d'un objet à la mode, à l'instar du méta-journalisme ou du méta-blogage: l'historiographie ou l'art de la méta-histoire!