Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste
De temps à autres, le monde des historiens se laisse emporter par des frayeurs un peu lascives, c'est si bon de se faire peur... C'est le cas actuellement, à la suite de la publication d'un ouvrage de l'historien Sylvain Gouguenheim, intitulé Aristote au Mont-Saint-Michel, qui semble vouloir relativiser l'importance du vecteur arabo-musulman pour la transmission du savoir grec et oriental antique vers un Occident médiéval jugé excessivement « barbare », selon lui. Evidemment, la doxa nous enseigne que la transmission du savoir et notamment d'Aristote nous est parvenue en grande partie grâce aux arabes, au cours du Moyen Âge. Si Gouguenheim a bien argumenté son propos, c'est une controverse de taille qui naît ici -on en manquait, c'est une excellente chose. On va bien s'amuser.
A condition d'éviter deux écueils. Le premier est le politiquement correct ou incorrect: attaquer de la sorte la culture arabo-musulmane semble folie à notre époque policée et polissée... mais en même temps, le risque de récupération par les sectateurs de tout acabit et les racistes primaires est réel. Ne faire le lit d'un irénisme pro- ou d'un extrémisme anti-musulman, rester hors du champ politique: ce sera bien difficile, mais nécessaire. Le second écueil tient tout simplement en la manière de la critique. Car, il faut bien l'admettre, quand j'entends parler de ce livre, ces derniers jours, c'est au travers de l'article de Roger-Pol Droit qui le commente longuement dans Le Monde des Livres. C'est cet article qu'on critique et non l'ouvrage. J'espère maintenant que la discussion s'attachera, sans concession et sans précaution excessives, au contenu de l'ouvrage et que l'on s'affrontera source à source, argument à argument, mano à mano.