Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste
Tout chercheur devrait enseigner, fût-ce quelques heures par an. J’ai la grande chance de pouvoir dispenser quelques cours à la fac, une très agréable fac de province, à l’ambiance presque familiale… J’y dis ma recherche, je livre mes résultats à l’épreuve des étudiants, je prends du recul par rapport à mes thématiques ultra-spécialisées, je retrouve le contexte, le cadre, les lignes de faîte qu’il ne faudrait jamais oublier lorsqu’on plonge dans les abysses des fonds d’archives… Le plaisir du contact avec les étudiants aussi, leur enthousiasme parfois…
Et le jeu de l’enseignement, qui n’est cependant pas qu’une partie de plaisir : fini, le temps ronronnant où le professeur impressionnant de tout puissance déversait un tombereau de cours préparé vingt ans auparavant, avec un ton monocorde et distant, ex cathedra, à un parterre clairsemé d’étudiants pétrifiés de respect ou de terreur, parfois les deux… Maintenant, c’est un jeu parfois, une lutte souvent, un défi toujours : emporter l’auditoire qui bouge comme une houle atlantique, y jeter l’huile de l’enthousiasme et de la force de persuasion pour apaiser les vagues et faire entendre sa voix !
Oh, j’ai de la chance, mes auditoires ne dépassent guère la trentaine d’étudiants et je sais que maîtriser une salle surchauffée de plusieurs centaines de têtes à faire, ce n’est pas la même partie de plaisir ! Mais, il n’empêche, je ne le boude pas, ce plaisir. J’aime ça, je pense, ce défi qui rapproche l’enseignant de l’acteur de théatre qui veut convaincre, qui doit convaincre, et qui pour ce faire doit nouer une relation avec son public, lui parler avec la voix et les mots tant attendus. Quand mes étudiants (car toujours l’enseignant s’approprie ses étudiants, et inversement) ont les yeux qui brillent en me regardant quand je parle, je suis heureux, je sens que « ça » passe, que je n’ai pas tant travaillé toutes ces années pour rien. Alors, je sais que j’ai gagné ma journée.
Un souvenir très drôle : moi en première année d'histoire dans un café prêt de la fac de Tours. J'écoutais une conversation entre trois enseignants, deux vieux routards donnant leurs trucs et astuces à une petite jeunette. Il y eut plusieurs perles dont : « inutile de faire trop d'effort en DEUG, ça ne sert à rien, de toute façon la selection des bons se fera d'elle même. La licence demande un peu plus de travail, mais surtout consacre toi à ta recherche et a tes publications, c'est comme ça que l'on avance, pas en s'occupant des étudiants en première années ».
Je pourrais parler des heures de ce genre de choses, de ceux qui ne font rien, de ceux qui font n'importe quoi, de ceux qui sont sérieux, de ceux qui sont géniaux, mais bon, le sujet est vaste.
J'avais par ailleurs beaucoup apprécié le petit laïus de Sylvain Gouguenheim au début de son livre les fausses terreurs de l'an mill. Il explique comment toute cette recherche est partie d'un débat avec des préparationnaires du CAPES et conclut d'un ton lourd de sous-entendus que la recherche devrait toujours être liée à l'enseignement.