Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste
Hans Hellmut Kirst est un écrivain allemand dit « populaire », presque totalement tombé dans l’oubli. Ancien soldat « dénazifié » en 1945, il commit une série d’ouvrages dans les années ‘50, montrant les côtés vains et dérisoires de la guerre. Il publia notamment « la nuit des généraux », qui sortit au cinéma et connut un grand succès. Parmi ses autres ouvrages aujourd’hui oubliés, « Personne n’en sortira » (« Keiner kommt davon »), une étonnante tragédie, publiée en 1957 (traduction française en 1958), en pleine guerre froide, bien avant l’érection du mur, mais un an à peine après une série de troubles graves en Hongrie, suvie d’une intervention soviétique (faits tragiques dont l’auteur s’inspire). La fin du monde y est décrite en style journalistique, en six chapitres pour sept journées, le sixième chapitre se terminant par ces mots : « Ainsi se termina le sixième jour. L’Europe ne vit pas le septième. Les heures de l’humanité étaient comptées ». La création comme la fin du monde prendraient donc sept jours.
A l’origine, des manifestations réprimées dans le sang à l’Est ; à la fin une guerre atomique réduisant en cendres l’Europe toute entière. Il traduit étonnamment cette terrible angoisse de la destruction totale qui plana au-dessus du monde durant une quarantaine d’années après la seconde guerre mondiale. La lecture de ce livre donne froid dans le dos : l’auteur alterne des passages de vie presque anodine, des histoires d’amour ou des problèmes existentiels, avec des passages sous forme de communiqués d’agence de presse d’une froideur macabre, jusqu’à la fin où l’horreur réunit tous les protagonistes dans la destruction totale : « keiner kommt davon »… La lecture du laconique paragraphe consacré à l’annihilation de Paris, le cinquième jour, fait froid dans le dos : « A 17 heures, une bombe H fut lâchée sur Paris. Elle explosa à une hauteur de cinq cents mètres au-dessus du Louvre. Une seconde plus tard, Paris avait cessé d’exister ». Fin de citation…
Nous avons maintenant oublié ce climat de malaise. A tel point que ce livre est tombé dans l’oubli, probablement sans rémission. Le spectre de l’atomisation du monde, comme on disait alors, a étrangement disparu, en quelques mois – évanoui… ou tout au moins préfère-t-on le croire. Même le mot « guerre atomique » a été remplacé par « menace nucléaire » : l’expression a dû mourir avec la Grande Peur de la seconde moitié du XXe s.