Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste
Quatre millions de Skyblogs, ces blogs « très grand public », en grande majorité publiés et squattés par les ados et les djeunz. Il y a plusieurs blogosphères (un de mes vieux leitmotiv), au moins deux, et celles-ci ne communiquent pas. Deux mondes à part, l’un est celui des intellectuels de tout poil ou auto-considérés comme tels, qui ont trouvé dans le blog un moyen de faire passer leurs « messages », de transmettre leur vision du monde et, pour les plus ambitieux, leurs propositions pour le transformer. L’autre est celui de ces « jeunes », des skyblogs et des autres plateformes où les weblogs sont le moyen de se dire, de se présenter et de présenter ses amis, d’exprimer des goûts musicaux ou filmographiques, des états d’âme, des expériences de vie toute simple, des désirs désordonnés... avec le but de créer des communautés autour des « comm’s », évidemment. Eminemment narcissiques (comme tous les blogs, mais ici c’est encore plus fort), ces skyblogs disent les canons esthétiques, amoureux, culturels… –sociaux– tels qu’ils sont perçus par toute une strate de la société, une strate essentielle. Pour l’historien (et le sociologue déjà), ces skyblogs sont ou seront des mines d’histoire sociale. Bien davantage que les blogs « intellectuels » qui naviguent d’ailleurs dans un milieu très endogamique, une bulle un peu dorée.
Je comparerais la situation à celle des sources qui nous viennent du Moyen Âge. Nous n’avons gardé comme sources qui parlent de la vie de tous les jours, à cette époque, pratiquement, que les textes émanés d’intellectuels : chroniques, biographies, romans… produits par les quelques privilégiés qui avaient accès à l’écrit et ont su l’utiliser. La vie au quotidien de la très grande majorité de la société nous échappe complètement, elle n’a presque jamais fait l’objet de mise par écrit. Pas ou pratiquement pas de petits récits de soi ou sur soi, pas de journaux intimes, pas de textes produits par le commun des mortels, loin de l’écrit et de ses instruments (papier ou parchemin hors de prix…). L’historien est obligé de reconstituer la vie au quotidien et les aspirations, les désirs, les angoisses, les joies de la société au travers des sources des intellectuels, des traces archéologiques ou des contrats conclus alors…
Les skyblogs constituent donc un formidable réservoir d’histoire, très complexe à étudier probablement, mais d’une épaisseur heuristique considérable. Si on veut écrire, dans dix, vingt ou cent ans, l’histoire d’une partie essentielle de la population d’Europe occidentale dans la première décennie du XXIe siècle, ce sera une source majeure –bien davantage que les autres blogs d’ « intellectuels ». A condition que les skyblogs survivent ou soient archivés. Si ce n’est pas le cas, ce seront quatre millions –au moins– de sources qui disparaîtront et tout un pan de l’histoire de la jeunesse qui sera bien plus complexe à écrire. Il faut sauver les skyblogs.
Malgré tout ce que plein de gens très sérieux peuvent penser de la conservation numérique, j'avoue que je reste dubitatif. D'une part, parce que combien de temps va-t'on bien vouloir investir dans ce genre de conservation ? Les conservateurs ne sont pas pérennes, et l'argent public non plus, surtout en ce moment.
Imaginons maintenant que, alleluia, tout soit conservé intact et qu'on l'étudie dans quelques années. On remarqueras sans doute qu'une grande partie de la jeunesse aime les juke-box mp3, les téléphones portables qui communiquent avec leur ordinateur et qu'ils communiquent avec une écriture phonétique.
Cela peut être très drôle d'imaginer ce que nos chers scientifiques du futur, qui seront facilement aussi bête que les nôtres iront trouver comme nouvelle idée saugrenue.
Ce qui serait intéressant en terme d'efficacité ce serait d'envoyer des conservateurs dans le futur, pour s'assurer que l'on aurait besoin où pas de telle ou telle chose pour mieux cibler ce dont on peut se débarasser.
Je sais, je sais, je suis un pessimiste et si on m'écoutait on ne ferait plus grand chose, sauf à s'intéresser à des choses vraiment passionantes comme TeX/LaTeX ou la musique bizarre.