Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste
Je ne relis jamais mes publications, qu’elles soient scientifiques ou non. J’ai horreur de replonger dans mes anciens textes, ou alors, il faut que ce soit en diagonale, sans approfondir, juste pour me remémorer l’esprit général de mon écrit. Et même, cette relecture sommaire, sur les crêtes de l’œuvre, me gêne beaucoup. Je ne m’y retrouve pas. Ou bien j’y distingue les aspérités, les rugosités, les taches, les moisissures de style… et j’en suis navré.
Une fois de plus, quelques lignes d’Ernst Jünger font impression : dans son « Voyage Atlantique. Journal de voyage », Paris, 1952 (réimpr. 1971), p. 96-97, il confie ses angoisses, « à bord » d’un bateau, « le 24 octobre 1936 » : « Essaye de lire dans mon dernier livre dont j’ai emporté un exemplaire d’Hambourg et ne tarde pas à le jeter par-dessus bord. Il plonge sans laisser de traces dans le cristal de l’écume. D’où peut surgir ce dégoût pour un travail qu’on vient à peine de terminer ? Du fait que l’idée reste à jamais inaccessible, que la rédaction pâlit devant le brillant du songe ? C’est une force bien curieuse qui nous pousse à ces compositions que l’eau, si ce n’est le feu, fera pourtant disparaître au cas où elles ne se seraient pas corrompues à la longue dans l’ombre de l’oubli. A quoi bon alors cette tension de l’esprit, cette pesée des syllabes comme pour prêter serment, et cette crainte aussi, comme à la barre d’un tribunal souverain ? Si la chose recèle quelque transcendance, c’est assurément dans l’effort et la lutte aux frontières de la parole, et non dans la forme définitive de l’ouvrage. Le plume de l’auteur est comme en liaison avec un pantographe –lui seul trace les véritables lignes dans l’invisible ».
Pour l’auteur, quel qu’il soit, seuls comptent les gestes et le jeu de l’écriture, une « lutte » de l’homme écrivain avec le texte et avec l’objet. Un travail de Sisyphe, puisqu’ils ne sont pas encore son texte et son objet et, probablement, ne le seront jamais.